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Chinoise (La) PDF Imprimer Envoyer
Lundi, 30 Avril 2007 02:53

LA CHANSON DE LA CHINOISE

Une séquence de Deux ou trois choses a été tournée dans mon bureau, on y entend ma voix et on voit mon ombre. Avant La Chinoise, Godard passait pour être un compa­gnon de route du PC qui exerçait alors une assez grande influence sur les intellectuels. Godard a mis à mal cette hégémonie et l'a payé cher. Mais le seul vrai maoïste du film était Omar Diop. Ensuite, Godard, Jean Eustache, Charles Bitsch et moi avons monté une société pour produire dix films à partir de dix auteurs de « Série noires ». Godard aurait tourné le premier consacré à Dashiell Hammett.

   

Mao Mao

paroles: Gérard Guégan/chant: Claude Channes

  [partie montée dans le film]

Voix masculine

Le Vietnam brûle et moi je hurle Mao Mao

Johnson rigole et moi je vole Mao Mao

Le napalm coule et moi je roule Mao Mao

Les villes crèvent et moi je rêve Mao Mao

Les putains crient et moi je ris Mao Mao

Le riz est fou et moi je joue Mao Mao

 

Voix d'enfant

C'est le petit livre rouge

Qui fait que tout enfin bouge

Voix masculine

L'impérialisme dicte partout sa loi

La révolution n'est pas un dîner (1)

La bombe A est un tigre en papier

Les masses sont les véritables héros

Les Ricains tuent et moi je mue Mao Mao

Les fous sont rois et moi je bois Mao Mao

Les bombes tonnent et moi je sonne Mao Mao

Les bébés fuient et moi je fuis Mao Mao

Les Russes mangent et moi je danse Mao Mao

Giap dénonce, je renonce Mao Mao

 Voix d'enfant

C'est le petit livre rouge

Qui fait que tout enfin bouge

[suite de la chanson]

Voix masculine

La base de l'armée, c'est le soldat

Le vrai pouvoir est au bout du fusil

Les monstres seront tous anéantis

L'ennemi ne périt pas de lui-même Mao Mao

Mao Mao Mao Mao

1. «De gala » n'est effectivement pas prononcé.

Gérard Guegan, in Jean-Luc Godard documents, Centre Pompidou, 2006.

 

Cahiers : Certains se demandent à pro­pos de « La Chinoise » si, à force d'engagement, le film ne risque pas de déplaire aux partisans de tous bords et de ne renvoyer en fin de compte qu'au cinéma...

Jean-Luc Godard : S'il en était ainsi, c'est que le film serait raté et réactionnaire. Cela rejoint d'ailleurs un peu ce que me disait Philippe Sollers, à ceci près qu'il part, lui, de l'idée que le film ne renvoie justement pas au cinéma. Il s'appuie pour cela sur la conversation entre Anne Wiazemsky et Francis Jeanson. Ce qui lui parait réaction­naire dans cette scène, c'est qu'à l'in­térieur du même dialogue un discours réel (celui de Jeanson - nécessaire­ment réel pour Sollers puisque le per­sonnage s'appelle bien Jeanson) soit confronté à un discours fictif pseudo-­révolutionnaire et que l'on semble, di­sait-il, donner raison au premier.

Cahiers : Avez-vous le sentiment que le film privilégie effectivement l'un des deux discours?

Godard : A mon avis, celui d'Anne Wiazemsky, mais les spectateurs adhè­rent à celui de leur choix. Cahiers : Pourquoi avez-vous fait appel à Francis Jeanson ?

Godard :  Parce que je le connaissais. Anne Wiazemsky le connaissait aussi elle avait étudié la philo avec lui, ils pouvaient donc se parler. Et puis Jean­son est quelqu'un qui aime vraiment parler aux autres. Il parlerait même à un mur... Il a cette forme de géné­rosité dont parlait Pasolini dans l'émis­sion de Fieschi, quand il disait qu'il était gêné de tutoyer un chien. Il me fallait aussi Jeanson de préférence à un autre, d'un simple point de vue technique, Anne devait avoir en face d'elle quelqu'un qui la comprenne, qui puisse organiser son propre discours par rapport à elle. D'autant plus que le texte - si on peut l'appeler ainsi – n'était pas d'elle c'est moi qui le lui soufflais. J'essayais de choisir des for­mules qui n'aient pourtant pas trop l'air de slogans, et qu'il fallait lier le mieux possible. Et pour cela, il fallait l'habi­leté de Jeanson qui, répondant à des propos complètement décousus, trou­vait toujours une réponse cohérente et donnait à la scène l'allure d'une conver­sation suivie. Je tenais aussi à la réfé­rence à l'Algérie qui contribue à bien le situer, lui, Jeanson. C'est justement ce qui indigne Sollers. D'autres pren­nent simplement Jeanson pour un con, ce qui est une erreur aussi du fait que Jeanson a accepté simplement de jouer, là où beaucoup d'autres refu­sent par exemple Sollers pour mon prochain film, Barthes pour « Alpha­ville », et ce, parce qu'ils ont eu peur d'être ridiculisés, alors que le pro­blème ne se pose absolument pas en ces termes. Francis a cela de bien qu'il sait qu'une image n'est qu'une image. Tout ce que je voulais, c'est que les gens écoutent. Qu'ils com­mencent par écouter. J'ai craint qu'on ne se dise, comme pour Brice Parain dans « Vivre sa vie » « Ah ! Ce vieux con bavard, etc. », et qu'on ne se mo­que de lui, ou même qu'on m'accuse d'avoir voulu me moquer de lui. Or, du seul fait de la référence algérienne, on ne pouvait pas le faire. Quand j'interviewe quelqu'un, ma position - indépendamment des raisons d'amitié qui m'ont fait m'adresser à celui-ci plutôt qu'à celui-là -, est avant tout technique.

Au départ - Jeanson ayant donné à Anne des leçons de philo -, je pen­sais en filmer une, je veux dire la naissance d'une idée philosophique, à propos de Husserl ou Spinoza, mais finalement, c'est devenu ce qu'on voit le principe de la scène étant qu'Anne lui révélerait certains projets qu'il l'en­gagerait à ne pas accomplir, mais qu'elle exécutera quand même. Savoir si cela relève ou non de la seule fic­tion, c'est autre chose, et difficile à dire. Quand on voit une photo de soi, est-ce qu'on est fictif ou non ? Pour avoir un débat intéressant là­dessus, je crois qu'il faudrait Cervoni d'une part, et quelqu'un des « Cahiers Marxistes Léninistes » de l'autre. Ou Régis Bergeron et René Andrieu. Ils se foutraient sur la gueule, mais, après, on déboucherait peut-être sur quelque chose, à condition bien sûr qu'ils acceptent également de partir du cinéma avant d'y arriver.

Cahiers : La réaction des marxistes-lé­ninistes n'a pas été celle que vous escomptiez ?

Godard : Non. A l'Ambassade de Chine, ils ont été consternés. Le grand repro­che qu'ils m'ont adressé est que Léaud n'est pas blessé lorsqu'il retire- ses bandages. Là, il est évident qu'ils n'ont pas compris. Ce qui n'exclut d'ailleurs pas qu'ils aient raison mais alors au premier degré et pas au second ou l'inverse. Ils craignent également que les Soviétiques ne se servent du per­sonnage d'Henri (personnage qui est devenu aux yeux de beaucoup infini­ment plus convaincant que je ne le croyais au moment du tournage) pour se justifier. Ils n'ont pas entièrement tort puisque André Gorz (dont Henri lit dans le premier plan des extraits de son « Socialisme difficile ») m'a dit : « Pour la première fois, j'ai aimé un de vos films parce qu'il est clair, parce qu'il est continu et pas discontinu, par­ce que le concret y triomphe de l'abs­trait, etc. » En fin de compte, sans doute n'ai-je pas assez souligné que mes personnages ne faisaient pas partie d'un véritable groupement marxiste-lé­niniste. Au lieu de se prétendre marxis­tes-léninistes, ils auraient dû se pré­tendre gardes rouges. Nous aurions évité quelques équivoques. Ainsi les étudiants marxistes-léninistes, ceux qui justement frappent par leur sérieux, ceux qui publient les « Cahiers », n'au­raient peut-être pas été irrités par le film comme ils l'ont été. Car ils n'au­raient pas dû l'être. C'est là une réac­tion épidermique analogue finalement à celle des gens du « Figaro » qui disent par exemple « Voyez comme tout cela est ridicule ils veulent faire la révo­lution et ils discutent dans un bel ap­partement bourgeois, etc. » Alors que ce genre de choses est clairement dit dans le film.

Jean-Luc Godard interviewé par J. Bontemps, J.L. Comolli, M. Delahaye et J. Narboni, Cahiers n°194, 10/1967.

 

Fiche réalisée, et séance animée, par Stéphane 

 

Mise à jour le Lundi, 04 Février 2008 02:59
 

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