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mercredi 10 mars, aimez l'impossible avec "L'Aventure de Mme Muir"
Mercredi, 03 Mars 2010 22:10

mme muirN’y allons pas par quatre chemins et n’attendons pas la fin de cette critique pour clamer haut et fort que ce film fantastique est un pur chef d’œuvre, le premier d’une longue série pour Mankiewicz. Mais attention le terme ‘fantastique’ ne s’applique ici ni à la science-fiction, ni à l’épouvante. Ce film fait partie de ce courant qu’on pourrait nommer ‘fantastique romantique’ ou ‘comédie fantastique’ qui a connu son apogée dans les années 40 en Europe comme à Hollywood et qui a amené sur les écrans son lot de gentils fantômes et de morts en sursis. […]

Mme Muir est une jeune veuve qui décide après la mort de son mari de s’extirper du carcan oppressant de sa belle-famille pour enfin aller vivre sa propre vie et ne plus subir celle des autres. Lassée du cynisme et de l’hypocrisie environnante, elle s’installe dans une maison isolée au bord de la mer. Elle est fascinée par le tableau représentant le portrait d’un capitaine, ex-propriétaire de ces lieux, accroché dans le salon. Comme Dana Andrews faisant apparaître Laura à force d’y penser très fort dans le film d’Otto Preminger, Lucy est, elle aussi, si puissamment attirée par ce visage, qu’elle va finir par rencontrer le fantôme du capitaine ; une amitié assez forte va naître entre eux. En effet, tous deux sont séduits par la même chose, à savoir une vie aventureuse. Le fantôme l’a vécu et n’aura de cesse de la lui narrer mais Lucy, notre Emma Bovary anglaise, frustrée par une vie terne et monotone aux côtés d’une belle-famille étouffante et d’un mari qui devait être ennuyeux, a toujours fantasmé une vie romanesque. Quand le marin baroudeur, malgré son caractère frustre, irascible et ronchonneur, lui dit "Je suis ici parce que vous croyez en moi. Continuez à le croire et je serais toujours réel pour vous", comment la jeune femme rêveuse n’en serait-elle pas aussitôt tombée amoureuse ? Cependant, elle sera incapable de tout lui sacrifier quand, poussée par le fantôme lui-même, accablé de ne pas pouvoir lui offrir de plaisirs terrestres, elle se mettra à aimer un homme en chair et en os, écrivain de son état, qui lui fera miroiter monts et merveilles. […]

mme muir

Encore une fois, nous pouvons raisonnablement nous poser la question de savoir s’il s’agit d’un rêve ou de la réalité puisque le personnage de Gene Tierney est endormi lors de la dernière apparition du capitaine et que, à son réveil, tout est terminé. […]

Ce film est un mélange harmonieux d’éléments tous portés à la perfection. Ayant commencé sa carrière de réalisateur l’année précédente avec Le château du dragon, Mankiewicz manie déjà la caméra avec une fluidité et une élégance qui ne le quittera jamais plus. Le travail sur le montage est lui aussi transparent et irréprochable. La photographie de Charles Lang est d’une belle sensualité et avec l’aide des autres techniciens de la Fox restitue à merveille l’Angleterre de l’époque du Roi Edouard et les paysages champêtres et marins de des superbes côtes anglaises. Et que dire du score de Bernard Herrmann, peut-être le plus beau qu’il ait composé avant celui de Vertigo, si ce n’est qu’il est éblouissant ? Cette musique fait beaucoup pour ajouter à l’émotion que nous éprouvons à de nombreuses reprises. A signaler aussi que l’un des thèmes de cette bande originale fait fortement penser à celui célèbre qui ponctuera Vertigo justement qui pourrait d’ailleurs en être une variation.

mme muir

Troisième film du réalisateur pour la 20th Century Fox, auparavant scénariste très justement réputé, auteur de scripts extraordinaires comme ceux de Fury de Fritz Lang, Indiscrétions de George Cukor et surtout Trois camarades de Frank Borzage, Mankiewicz n’a bizarrement pas écrit le scénario de Mme Muir. Il a juste contribué à peaufiner le personnage interprété par George Sanders en lui écrivant certaines lignes de dialogues. C’est Philip Dunne, auteur de la magnifique adaptation de Qu’elle était verte ma vallée que réalisera John Ford […] qui écrira cette histoire d’une qualité poétique extraordinaire, à la fois drôle et émouvante, romantique et mystérieuse mais aussi intelligente et désillusionnée puisque l’amour véritable ne peut s’accomplir pleinement que dans l’au-delà. A la fois comédie brillante et spirituelle, surtout dans sa première partie, le film se transforme en fine méditation sur la supériorité mélancolique du rêve sur la réalité et nous nous retrouvons devant une seconde partie tout simplement déchirante et poignante. Tous les sentiments défilent sous nos yeux émerveillés et embués d’émotion devant ce mélange d’onirisme, de charme, de séduction sans oublier la tendre ironie habituelle de Mankiewicz qui est un des éléments qui constituera en quelque sorte sa ‘marque de fabrique’ pour les films à venir.

mme muir

Nous ne pourrions achever ce texte sans parler de ce trio d’acteurs extraordinaire. George Sanders, dans le rôle de l’écrivain séducteur mais cynique, est très à son aise puisqu’il a très souvent joué ce genre de personnages […]. Dans la peau, ou plutôt ‘l’enveloppe charnelle’ du fantôme, nous trouvons le superbe acteur Rex Harrison qui ne sera jamais aussi bon que chez Mankiewicz puisque son autre interprétation la plus mémorable est sans doute son personnage de Jules César dans Cléopâtre. Il excelle dans ce personnage au langage peu châtié, râleur invétéré, romantique et même cultivé puisqu’il ira jusqu’à citer des poèmes de Keats. Quant à Mme Muir, inutile de s’appesantir sur l’une des actrices les plus adulées des cinéphiles du monde entier, la sublime Gene Tierney qui trouve peut-être ici son plus beau rôle.[…]Et Mankiewicz commence ici avec le personnage de Lucy, le début d’un catalogue impressionnant de rôle féminin sur mesure, avant entres autres, ceux de Eve Harrington, Maria Vargas ou Cléopâtre. Notons aussi le tout petit rôle de la future Maria de West Side Story : Nathalie Wood. Laissons le mot de la fin à Jacques Lourcelles qui écrit ceci dans son dictionnaire du cinéma : "Alliage rare, presque unique, entre l’expression d’une intelligence déliée et caustique et un goût romantique de la rêverie s’attardant sur les déceptions, les désillusions de l’existence." (Jeremy Fox , dvdcritik.com)

mme muir

Mise à jour le Mercredi, 03 Mars 2010 22:17
 
mercredi 3 mars, vivez l'humour macabre d' "Harold et Maude"
Mercredi, 24 Février 2010 21:48

harold et maudeAlors qu’avec Le Lauréat (1968) et Un été 42 (1970), le cinéma post-flower power semblait avoir réglé son complexe d’Œdipe, Harold et Maude pousse le bouchon encore plus loin en imaginant une relation amoureuse entre un jeune garçon neurasthénique et une octogénaire excentrique, digne parente politisée de la Folle de Chaillot ou de la Madame Madrigal des Chroniques de San Francisco. Libertaire et trop dérangeant pour l’Amérique de Richard Nixon (pour se prévaloir de toute tôlée, la Paramount n’accepta pas qu’une scène d’amour entre les deux protagonistes soit tournée), le film fut d’abord un échec critique et public cuisant avant de voir sa carrière relancée grâce au très bon bouche-à-oreille sur les campus américains. […]Le public français, lui, fut beaucoup plus réceptif à cette histoire atypique qui sortit sur nos écrans fin 1972. À tel point qu’une adaptation théâtrale est montée par Madeleine Renaud et Jean-Louis Barrault. […]

harold et maude

La réussite de Harold et Maude, c’est son parfait équilibre entre un humour macabre et une grande légèreté, sa faculté désinvolte à renverser les tonalités dans une même scène (comme ce passage bouleversant où Maude revient, les larmes aux yeux, sur la mort de son mari avant de proposer une danse à Harold, avec l’allégresse d’une petite fille) et à raconter avec une pudeur exemplaire une histoire d’amour qui n’a d’extraordinaire que son extrême évidence. Les séquences les plus réussies sont évidemment celles qui exploitent jusqu’au bout ces décalages sans avoir peur de flirter avec un surréalisme pince sans rire, quitte à devenir un ovni entre Tueurs pour dames et Six Feet Under. Les faux suicides d’Harold, hilarants dans leur absurdité, en sont les meilleurs exemples. Imaginez un peu la scène : le garçon noyé le corps en croix tel le héros de Sunset Boulevard, et sa bourgeoise de mère qui nage à ses côtés avec un calme olympien ; ou encore cette scène où la marâtre remplit pour son fils un questionnaire d’agence matrimonial et ce dernier qui se fait sauter la cervelle… sans susciter la moindre réaction. Il fallait oser, également, entourer l’histoire d’amour entre Harold et Maude d’une poésie funèbre. Tous deux adeptes des enterrements et de morbidité, ils se rencontrent en effet lors de diverses oraisons comme d’autres pique-assiettes auraient fait connaissance dans des soirées mondaines. Et c’est avec un malin plaisir qu’ils se permettent de voler les corbillards à la barbe de la police.

harold et maude

Il est évident que Harold et Maude ne serait rien sans son duo d’acteurs impeccables. Protégé de Robert Altman avec qui il venait de tourner Mash, Bud Cort a d’abord hésité (de peur d’être ensuite catalogué dans ce genre de rôles) à jouer le rôle d’Harold. Bien mal lui en a pris puisque avec son teint gothique, sa bouille de gamin et ses grands yeux bleus, il apporte un trouble burtonien à son personnage. Dans le rôle de Maude, la pétillante Ruth Gordon s’impose comme une évidence, elle qui, dans sa longue carrière, a joué aussi bien les scénaristes féministes (elle a notamment signé pour Cukor les scénarios de Madame porte la culotte et de Mademoiselle Gagne-Tout) que les actrices maléfiques (la voisine diabolique du non moins fantastique Rosemary’s Baby de Roman Polanski).

La bande son admirable, signée Cat Stevens, rappelle des collaborations similaires dans le cinéma Hollywoodien de cette époque, notamment le travail de Simon & Garfunkel sur Le Lauréat ou des Bee Gees pour La Fièvre du samedi soir. Esthétiquement parlant, le réalisateur usant allègrement de la longue focale et n’ayant pas peur de proposer des champs/contrechamps audacieux ou des effets de style plutôt bien vus (la scène d’ouverture où l’on voit se préparer le premier suicide d’Harold à hauteur de pieds). Harold et Maude est donc bien un film de son temps et l’on comprend que pour l’époque, ce duo atypique était suffisamment transgressif pour que le film ne soit appréhendé que sous cet angle. Quarante ans plus tard, leur histoire d’amour peut être plus largement lue comme une allégorie libertaire de tous les couples en marge d’une société formatée par les carcans idéologiques et religieux. […]

harold et maude

Quarante ans plus tard, c’est aussi le fond même de l’histoire qui nous saute aux yeux et l’omniprésence donnée à la mort. Harold, en effet, est dans une démarche presque pascalienne puisqu’il se divertit de la mort en la mettant en scène, non pas tant pour la conjurer que pour essayer de se rendre intéressant aux yeux de sa mère. […] D’une certaine manière, Maude prend également la mort en diversion. Mais à l’inverse d’Harold, cette hédoniste embrasse la vie et s’en sert de terrain de jeu. Elle se présente elle-même comme une révolutionnaire généreuse qui goûte aux plaisirs de la chair, à la joie de briser les codes et aux bienfaits de la nature (ce qui donne lieu à une séquence décalée où elle embarque un arbre en pot dans sa décapotable pour le replanter dans la forêt). Mais ce qui oppose les deux personnages, c’est qu’Harold n’a pas encore d’histoire. Comme il le dit lui-même avec ironie : « Je n’ai rien vécu, mais je suis mort plusieurs fois. » Par l’intermédiaire du personnage, Hal Ashby et Collin Higgins se moquent certainement d’une jeunesse bourgeoise attentiste qui croit qu’aux yeux des autres, la vie n’aurait de sens que dans la mort. L’optimisme de Maude, au contraire, est l’expression de ces générations qui sont passées par les horreurs imprescriptibles de la Seconde Guerre Mondiale. […] (Nicolas Maille, critikat.com)

harold et maude

Mise à jour le Mercredi, 24 Février 2010 22:01
 
mercredi 10 février, vivez une fin heureuse avec "La Vie est belle"
Jeudi, 04 Février 2010 02:55
vie est belle[…]La Vie est belle est le film préféré de son réalisateur (Frank Capra), grand artiste qui nous a offert nos plus belles joies de cinéma à travers bien des chefs d'oeuvre. […] Il est sans doute le plus symbolique de l'esprit de Capra, de cette émotion qu'il parvient à inspirer au spectateur. Comme au sein d'un beau conte, mais qui toujours flirtera avec les zones d'ombre de la nature humaine (l'oeuvre a aussi une dimension sociale non négligeable). L'immense générosité de Capra est lucide. Ces films sont comme des remparts à l'adversité, comme les refuges d'une innocence naïve certes, mais si revigorante.

Le film se place d'emblée dans une tradition surnaturelle et merveilleuse. Des anges (sous forme d'étoiles brillantes dans un ciel nocturne) discutent entre eux du sort d'un certain Georges Bailey. Ce dernier est au désespoir et va se suicider un soir de Noël. Le tableau est déjà bien noir pour poser les fondements d'un beau conte. Une bonne partie du film va consister en un simple postulat: connaître cet homme et comprendre ce qui l'a conduit à ce geste. Son ange gardien Clarence pourra alors intervenir pour tenter de le sauver et gagner ainsi ses ailes.

vie belle

On va donc suivre les grands moments de la vie de Bailey depuis l'enfance, lorsqu'il sauve son petit frère de la noyade dans un lac gelé. Il avertit plus tard le pharmacien qui l'emploie qu'il allait commettre une erreur funeste. Il rencontre enfin celle qui sera la femme de sa vie. Il y a également un autre aspect. On voit ce héros assumer ses responsabilités et renoncer à ses vieux rêves de voyages pour reprendre l'entreprise familiale de prêts et construction. Il a une approche humaine de sa profession. Il veut permettre aux gens de posséder leur maison. Il s'élève contre le vieux Potter, entrepreneur sans scrupules qui règne sur la ville. Ce dernier ne pense qu'à s'enrichir sur le dos des honnêtes gens. Bailey est une sorte de bienfaiteur, une figure classique de Robin des bois ou d'humble David contre un affreux Goliath. Un homme si irréprochable ne saurait être l'objet de tourments suicidaires.

vie belle

La trouvaille de Capra est de lui infliger cette souffrance morale. Alors que Bailey vit une large partie du film dans un bonheur sans nuages, son oncle, qui a égaré 8000 dollars, va le plonger dans la détresse. Ainsi, l'homme exemplaire, si heureux et bienveillant qu'il en devenait presque agaçant, en est réduit à la dernière extrémité. […] Mais trahissant ainsi tous ses principes, il perd l'envie de vivre et se dit que le monde se porterait bien mieux sans lui. C'est là que la dimension merveilleuse, qui était le prologue du film prend tout son sens. Le récit conventionnel d'une success story légère, change de nature. C'est ce qui fait la grandeur de ce film, avoir poussé le cliché du bonheur à bout et pendant longtemps, l'avoir détaillé même au point qu'on y voyait le coeur de l'histoire. Tout est bouleversé dans la dernière demi-heure. Capra revient habilement sur les certitudes que le spectateur croyait acquises. La lumière radieuse devient nuit noire, la réalité devient autre, le désespoir s'invite dans un monde d'où il semblait exclu. L'insouciance est brisée d'une façon assez radicale.

vie est belle


[…] La part d'ombre du personnage est pourtant suggérée très tôt. On sent un renoncement et une frustration en lui lorsqu'il choisit d'aider les autres plutôt que de vivre sa vie. Il ne sera pas l'aventureux voyageur qu'il rêvait d'être. Il sera un bon citoyen de sa petite ville Bedford Falls, qu'il ne quittera jamais, oeuvrant à maintenir à flot l'entreprise familiale, au service des bonnes gens qui ont droit au bonheur. La « recherche du bonheur » est d'ailleurs inscrite dans la constitution américaine, ce qui fait de Bailey un défenseur de ces valeurs fondamentales, contre le capitalisme inhumain du vieux Potter. Il est l'humain contre le système, un peu comme dans M. Smith au Sénat. Il incarne donc un motif cher au coeur du réalisateur, et très récurent dans son oeuvre. Il est presque l'archétype du héros chez Capra.

[…]

Peut-être que le plus beau résumé de La Vie est belle est dans cette citation de John Lennon : « La vie, c'est ce qui arrive pendant qu'on est occupé à faire d'autres projets ». Et c'est ce présent là, inestimable, que Capra le magicien amène à la conscience de son spectateur. On lui sera éternellement reconnaissant de cette sublime simplicité.  (Nicolas Houguet, excessif.com)

vie belle

Mise à jour le Mercredi, 24 Février 2010 10:33
 
du jeudi 28 au samedi 30 janvier, le Festival des Maudits Films continue !!!
Jeudi, 28 Janvier 2010 01:48
pour plus d'informations sur les séances, les réservations, les tarifs... cliquez ici !

RF
Mise à jour le Jeudi, 28 Janvier 2010 02:40
 
Vacances !!!
Jeudi, 11 Février 2010 01:25
Le CCC ne programme pas pendant les vacances scolaires !!!
RDV mercredi 3 mars pour un nouveau cycle !!!

vacances
 
merdredi 3 février, dévergondez-vous avec "Sérénade à trois"
Mardi, 02 Février 2010 01:58

sérénade[...] En avril 1933, Lubitsch se rend à New York pour y travailler avec Ben Hecht sur le scénario tiré de «Design for living», une pièce célèbre de Noël Coward. Le cinéaste n'entendait n'en retenir que le titre et l'argument général (en fait une seule réplique en réchappa). Pour le reste, il s'agissait de respecter l'esprit de Coward à travers un texte entièrement différent – de même que Lubitsch avait respecté celui de Wilde dans Lady Windermere's Fan sans citer un seul de ses mots. [...]

sérénade

Et le miracle Lubitsch se produit. Avec un matériau de base volontairement ingrat et une situation explosive tant pour la censure que pour la morale traditionnelle, le cinéaste crée de l'élégance au moyen d'une unique baguette magique : la mise en scène, toujours plus nette, plus limpide dont l'ouverture est comme de coutume un remarquable exemple. En quelques plans muets, sauf pour le ronflement des deux acteurs, Miriam Hopkins monte dans le compartiment, s'assoit, observe les voyageurs pour les «croquer», étend ses jambes entre eux ; à leur tour les deux jeunes gens se réveillent, la regarde. Tout ce jeu tisse en un éclair la relation triangulaire et ses composantes – désir, rivalité, ironie – ainsi que les allées et venues entre les banquettes qui placent d'abord face à face, puis côte à côte, puis à nouveau face à face mais de façon inversée, la femme et les deux hommes.

sérénade

Le ballet ainsi déclenché se poursuivra, aussi précis, dépouillé et rigoureux, pendant tous le film : visite de Gilda chez les deux hommes, Chambers au théâtre, la réception  chez Plunkett... Une fois de plus on a envie de tout citer ! Et les ellipses s'offrent le luxe de ne pas être des «trompe-censure» ; la plus célèbre sur la porte de Max et Gilda au soir de leur noce, cache en fait que chose qui ne se produit pas. Pour le reste, les ellipses sont simplement des mesures de sobriété. On ne voit pas la vie mondaine de Chambers à Londres, les acteurs de sa pièce ou les riches clients de Curtis. Un son «off» suffit – rires, applaudissement, voix – ou une allusion, ou un vêtement éloquent (un smoking porté au petit déjeuner, par exemple). [...]

Les conséquences de telles méthodes sont tant pratiques qu'esthétiques. Si Trouble in Paradise et Design for Living marquent le triomphe du style Lubitsch, dépouillé, aigu, transparent, c'est aussi parce qu'ils sont des miracles d'économie. Quand tout se passe hors du champ, il ne reste plus sur l'écran que l'essentiel – une horloge, une porte fermée – peu coûteux à filmer, mais combien riche de ce qui n'est pas montré.

sérénade

Et le problème moral ? Dans Design for Living, une femme aime deux hommes à la fois : situation moins choquante qu'inconfortable d'un point de vue strictement pratique. Or l'inconfort est inélégant. Comment donc faire évoluer gracieusement des personnages en eau si trouble ? En leur donnant, sur le plan de la morale, la désinvolture qui manque à leurs manières. Ils n'obéissent qu'à l'impulsion de l'instant, rompant des promesses à peine tenues parce qu'absurdes (ainsi un «gentleman's agreement» entre deux hommes et une femme !), ignorent mémoire, rancune et loyauté, toutes catégories connues pour hypothéquer la vie et le bonheur. Comme tous les personnages de Lubitsch, ils sont éminemment disponibles, échappent par là à toute notion de faute, et sont donc pardonnables même aux yeux de la morale la plus sévère. Le brave Max lui-même (E.E. Horton), comme ses trois amis, fait passer son intérêt et son bonheur avant tout : marié si on veut de lui, quitté s'il n'a pas le choix, et vite consolé par un coup de téléphone de M. Egelbauer... Peu différent au fond de Gilda, George et Tom, il a lui aussi le charme discret de l'inconséquence. D'ailleurs Sérénade à trois s'appelle en italien Partita a quatro... c'est tout dire ! (Jacqueline Nacache, Lubitsch, Edilig)

sérénade

Mise à jour le Mercredi, 24 Février 2010 10:32
 
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